
La concrétisation de l’ambition du Canada de devenir une superpuissance énergétique ne peut reposer uniquement sur l’action et le financement des pouvoirs publics. Comme l’a indiqué le ministre Tim Hodgson lors de son entretien avec Torys, la construction à l’échelle et au rythme requis « exige la mobilisation rapide et efficace des capitaux du secteur privé ». Les capitaux privés, notamment ceux provenant d’investisseurs institutionnels comme les caisses de retraite, sont essentiels à la mise en œuvre de la stratégie canadienne en matière d’énergie et de ressources naturelles.
Le présent article analyse les réformes canadiennes récentes, décrit les secteurs où le capital privé est investi, met en lumière les occasions émergentes (notamment les projets soumis au Bureau des grands projets (BGP) et la croissance des activités d’approvisionnement) et présente les structures de partenariat que les investisseurs devront maîtriser pour bénéficier de ce moment charnière pour le secteur énergétique canadien.
Les perspectives d’investissement sont considérables. Selon le rapport The Infrastructure Moment publié par McKinsey & Company en septembre 2025, les investissements mondiaux cumulatifs requis pour répondre aux besoins dans les infrastructures (modernisation et adaptation à l’évolution de la demande) atteindront 106 billions de dollars d’ici 20401. Les infrastructures énergétiques et électriques représentent la deuxième catégorie en importance, avec des besoins d’environ 23 billions de dollars pour soutenir l’expansion de la production d’énergie propre, la modernisation des réseaux et l’électrification2. Au Canada, plus de 500 milliards de dollars de projets énergétiques majeurs étaient en phase de planification ou de construction à l’échelle du pays en 2024, ce qui montre à la fois l’ampleur des capitaux requis et le rôle crucial du capital privé pour répondre aux besoins en infrastructures énergétiques3.
Pour les gouvernements, ces projections confirment la nécessité d’attirer des capitaux privés à long terme afin d’atteindre les objectifs du Canada en matière de sécurité énergétique, d’électrification et de réponse à la demande croissante d’électricité liée à l’IA. Or, les capitaux sont mobiles et sélectifs, et ils se dirigent là où les cadres d’investissement sont les plus efficaces et attrayants. Pour demeurer concurrentiel et pouvoir attirer les capitaux privés dont il a besoin, le Canada doit améliorer son environnement d’investissement et simplifier ses processus réglementaires.
Les investisseurs en capital privé accordent une grande importance à la stabilité politique. Ils recherchent notamment une certitude réglementaire, des processus de délivrance des permis simplifiés, des crédits d’impôt à l’investissement et des mesures incitatives, ainsi qu’une collaboration harmonieuse entre les décideurs fédéraux, provinciaux et autochtones. Le Canada doit démontrer qu’il est ouvert à accueillir des capitaux privés à long terme et à grande échelle pour ses projets énergétiques.
Conscients de cet impératif, les gouvernements partout au Canada ont commencé à prendre des mesures concrètes pour renforcer l’environnement des investissements. Par exemple, la Stratégie industrielle de Défense du gouvernement fédéral donne un « signal clair et à long terme à l’industrie canadienne » pour les capacités et infrastructures à double usage et de défense, permettant aux entreprises de mettre en phase leurs capitaux, leurs technologies et leur main-d’œuvre avec les priorités gouvernementales4. Comme nous l’avons souligné dans notre analyse de cette stratégie, des signaux stratégiques comme ceux-là permettent de préciser l’ampleur des investissements publics et les secteurs prioritaires, de réduire les risques et d’améliorer les décisions en matière d’investissement.
Des mesures ont également été prises pour simplifier les processus réglementaires. La Loi visant à bâtir le Canada a institué le BGP, chargé de coordonner les approbations fédérales, de servir de point de contact unique et d’accélérer les projets désignés d’intérêt national5. Les provinces emboîtent le pas : la Infrastructure Projects Act de la Colombie-Britannique, la Loi pour protéger l’Ontario en libérant son économie ainsi qu’une loi présentée par le gouvernement du Québec en décembre 2025 visent toutes à accélérer les processus de délivrance des permis et à alléger le fardeau réglementaire6.
Outre le BGP, la Banque de l’infrastructure du Canada (BIC) constitue également un levier stratégique de politique publique destiné à attirer des capitaux privés. Elle agit comme mécanisme de soutien financier public pour des projets d’infrastructures énergétiques essentielles. Par l’entremise de partenariats ciblés avec des investisseurs du secteur privé, la BIC finance divers projets en assumant certains risques stratégiques et en comblant les déficits d’investissement. Depuis sa création en 2017, cette société d’État a investi environ 18 milliards de dollars dans 106 projets d’une valeur totale de 54,4 milliards de dollars7.
Les ententes fédérales‑provinciales, telles que le protocole d’entente conclu entre les gouvernements du Canada et de l’Alberta, sont un signal supplémentaire d’alignement et d’engagement gouvernemental à l’égard des grands projets et du développement des ressources. Les ententes de collaboration fédérales-provinciales en matière d’évaluation d’impact contribuent par ailleurs à réduire au minimum le chevauchement des mesures réglementaires entre les différents ordres de gouvernement : elles précisent les rôles et responsabilités de chacun et indiquent notamment à quel moment et dans quelles circonstances chaque administration dirige l’évaluation d’un projet. Des ententes de collaboration sont actuellement en vigueur avec plus de la moitié des provinces canadiennes, y compris, tout récemment, avec l’Alberta8, et d’autres sont en cours d’élaboration.
Les ententes interprovinciales traduisent également une volonté commune d’accroître le commerce des ressources et de renforcer les interconnexions entre provinces. Le 4 mars, l’Ontario a annoncé l’Entente sur le corridor énergétique national, un nouveau partenariat interprovincial et interterritorial visant à faire progresser les projets d’infrastructures de transport d’électricité à l’échelle du Canada. Par cette entente, les gouvernements s’engagent à collaborer pour identifier et faire avancer de nouvelles infrastructures de transmission interprovinciale, à accroître le commerce de l’électricité, à solliciter le soutien du gouvernement fédéral et à établir des partenariats avec les communautés autochtones dans le développement énergétique9. Elle signale aux investisseurs que les provinces adoptent une approche coordonnée pour le développement d’infrastructures énergétiques essentielles.
Le Canada doit poursuivre ses efforts pour réduire les délais de délivrance des permis, atténuer les risques liés aux projets et offrir un soutien stratégique aux grands projets d’énergie et de ressources naturelles afin d’attirer les capitaux mondiaux. Bien que les mesures récentes soient encourageantes, les risques associés à l’inaction demeurent importants. Les capitaux privés sont mobiles, et les investisseurs déploieront leurs fonds dans des territoires où les décideurs agissent rapidement et les cadres de travail sont prévisibles.
Alors que les gouvernements fédéral et provinciaux du Canada poursuivent la mise en œuvre de réformes et de mesures stratégiques majeures, il est important que les investisseurs prennent note des grands projets déjà soumis à l’examen du BGP. Actuellement, quinze projets ont été soumis au BGP pour évaluation. Ils constituent une première vague d’initiatives structurantes à l’échelle nationale, allant de la construction de routes toutes saisons dans l’Arctique à l’expansion de projets miniers liés aux minéraux critiques10. L’examen de l’ensemble de ces projets permet de mieux cerner quelles sont concrètement les grandes priorités stratégiques du Canada.
Le BGP favorise les projets d’envergure dans les secteurs de l’énergie et des ressources, y compris les projets de commerce et de transport visant à acheminer l’énergie et les ressources vers de nouveaux marchés. Récemment, le Cabinet du premier ministre lui a confié l’examen d’une série de projets énergétiques et d’infrastructures dans l’Arctique et le Nord. L’agrandissement de la centrale hydroélectrique Taltson, la route de la vallée du Mackenzie, la route et le port de Grays Bay ainsi que le corridor économique et de sécurité de l’Arctique forment un ensemble de projets stratégiques de transport et de commerce destinés à « relier, développer et transformer la région de l’Arctique et du Nord du Canada11 ». Ces projets sont analysés plus en détail dans notre article trimestriel connexe portant sur le développement des ressources dans le Nord canadien.
Outre les projets soumis au BGP, plusieurs secteurs clés de l’énergie et des ressources naturelles au Canada offrent des occasions significatives pour le capital privé, sur fond d’accélération de l’électrification, de la croissance de la demande énergétique et de l’expansion des programmes d’approvisionnement publics.
Les actifs stratégiques comprennent les pipelines, les terminaux GNL, les installations de stockage et les installations d’exportation. Le Canada demeure à la traîne de la capacité américaine d’exportation de GNL, avec un seul terminal en exploitation12. Aux États‑Unis, huit terminaux d’exportation ont été mis en service depuis 2016 et quatre autres sont prévus d’ici 202813. Le secteur a pris un nouvel élan en septembre 2025, lorsque le gouvernement Carney a inscrit la phase 2 du projet LNG Canada sur la liste des premiers projets admissibles à un traitement accéléré par le BGP.
Les occasions d’investissement s’étendent également aux infrastructures facilitant le commerce. Le budget de 2025 a instauré le Fonds pour la diversification des corridors commerciaux, doté d’un budget de 5 milliards de dollars, afin de soutenir les infrastructures de transport (routes, voies ferrées, aéroports, ports, etc.) qui permettent l’accès à de nouveaux marchés et renforcent les corridors énergétiques14.
L’énergie nucléaire s’impose de plus en plus comme une source de production de base à long terme et à faibles émissions de carbone. Les occasions d’investissement comprennent notamment le développement de petits réacteurs modulaires, la construction de nouvelles installations et la remise à neuf d’infrastructures existantes. Elles dépassent le seul financement de la construction et englobent également les contrats d’achat de combustible à long terme ainsi que les exigences en matière de services pour les parcs de réacteurs15.
L’expansion et la modernisation des réseaux électriques présentent également un potentiel d’investissement important. De nouvelles infrastructures de transmission sont nécessaires pour atténuer la congestion, réduire les limitations de production et soutenir l’électrification généralisée16. À l’échelle mondiale, plus de 70 % des lignes de transport d’électricité ont plus de 25 ans, ce qui rend les projets de modernisation particulièrement attrayants; en 2024 seulement, près de 390 milliards de dollars ont été investis dans ces projets17,18. En Ontario, plusieurs processus d’approvisionnement d’envergure sont en cours pour répondre à la hausse de la demande. En janvier, le gouvernement a approuvé la recommandation de la Société indépendante d’exploitation du réseau d’électricité (SIERE) visant la construction d’une nouvelle ligne sous-marine pouvant acheminer jusqu’à 900 MW vers le centre-ville de Toronto (la « troisième ligne de Toronto »), et la SIERE lance actuellement un processus d’appel d’offres concurrentiel pour désigner le transporteur19. Le même mois, l’Ontario a désigné la ligne de transport d’électricité de Greenstone comme projet prioritaire et a confirmé qu’Hydro One serait le promoteur de cette ligne de 230 km reliant la baie de Nipigon à la porte d’entrée du Cercle de feu20. Les investisseurs devraient évaluer les modalités et le moment d’une participation à ces projets prioritaires.
Des occasions pourraient également émerger dans le secteur des services publics. L’Ontario a mis sur pied le Comité PULSE pour le leadership et l’excellence en distribution d’électricité, un groupe consultatif stratégique chargé de formuler des recommandations sur les cadres d’investissement, les pratiques opérationnelles exemplaires et les réformes réglementaires nécessaires pour répondre au vieillissement des infrastructures de distribution d’électricité. Son mandat est « d’examiner les modèles de propriété, de gouvernance et d’investissement qui concilient les intérêts municipaux, la stabilité financière et l’efficacité du système ». Comme les investissements requis dans le système de distribution au cours des vingt prochaines années sont estimés entre 103 et 120 milliards de dollars, les investisseurs devraient suivre de près les recommandations du Comité PULSE et l’évolution du secteur des services publics en Ontario21.
Les énergies renouvelables demeurent une occasion d’investissement de premier plan. L’énergie éolienne et l’énergie solaire figurent parmi les options de production nouvelles les plus économiques et devraient fournir de 65 à 80 % de l’électricité mondiale d’ici 205022. Les capacités de stockage à l’échelle du réseau élargissent ces perspectives en améliorant la fiabilité des ressources variables et en facilitant l’équilibrage du système, dans un contexte de baisse continue des coûts des batteries23.
Les processus d’approvisionnement en énergie renouvelable se poursuivent partout au Canada. L’Association canadienne de l’énergie renouvelable prévoit que d’ici 2035, le Canada déploiera entre 30 GW et 51 GW de puissance éolienne, entre 17 GW et 26 GW de puissance solaire et entre 12 GW et 16 GW de stockage d’énergie24. Des initiatives comme l’approvisionnement LT2 de la SIERE et les futurs processus LLT, l’appel d’offres de BC Hydro et le programme d’approvisionnement en énergie éolienne du Manitoba créent des points d’entrée importants pour le capital privé. Elles offrent aux investisseurs la possibilité de participer directement à des projets contractuels d’énergie renouvelable et de stockage, et de contribuer à l’atteinte des objectifs d’électrification du Canada25.
Le secteur canadien du gaz naturel contribue à la fiabilité des systèmes énergétiques provinciaux, en s’intégrant à une approche globale des ressources afin de répondre aux besoins énergétiques26. Selon une projection de la Régie de l’énergie du Canada, la production canadienne de gaz naturel devrait croître jusqu’en 2025 dans l’ensemble des scénarios envisagés, les exportations de GNL constituant un facteur déterminant de cette croissance27. Par ailleurs, les projets de CUSC gagnent en viabilité économique et, lorsqu’ils sont jumelés au gaz naturel, permettent d’offrir des solutions énergétiques plus flexibles28. La confiance à l’égard de ces projets est renforcée par l’adoption de cadres législatifs sur mesure. Par exemple, la Loi sur le stockage géologique du carbone de l’Ontario, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, facilite le développement du stockage géologique du carbone à l’échelle commerciale dans la province29.
Dans le cadre de l’évaluation des occasions émergentes dans les secteurs de l’énergie et des ressources naturelles au Canada, les investisseurs doivent également considérer la structuration de leurs relations avec les pouvoirs publics et les parties prenantes tout au long du développement des projets. Selon la nature ou l’envergure des projets, cela peut comprendre des partenariats avec la BIC ou le BGP. En outre, la participation de communautés autochtones au capital des projets est de plus en plus exigée ou fortement encouragée dans le cadre des grands processus d’approvisionnement en énergie. Par exemple, plusieurs processus récents et à venir de la SIERE intègrent la participation économique des communautés autochtones parmi les critères d’évaluation30. Le Manitoba, la Colombie-Britannique et la Saskatchewan ont également intégré des exigences similaires dans leurs processus d’approvisionnement énergétique31. Les investisseurs doivent s’attendre à ce que ces structures de partenariat occupent une place centrale dans le développement des projets.
Le supercycle énergétique canadien est en plein essor. Bien que la clarté des politiques publiques et l’efficacité des processus réglementaires demeurent essentielles, on observe déjà la mise en place de réformes, pour l’amélioration des processus de la délivrance de permis, et une action concertée des gouvernements nécessaires pour mobiliser des investissements à grande échelle. Le portefeuille initial de projets soumis au BGP témoigne du passage d’une phase de planification à une phase de mise en œuvre, ainsi que de l’émergence d’occasions d’investissement concrètes. Pour les investisseurs, il s’agit d’un moment charnière : celles et ceux qui se positionnent tôt, qui comprennent bien l’évolution des processus d’approvisionnement et de délivrance des permis, et qui harmonisent leurs plans d’action avec les priorités des gouvernements et des partenaires autochtones seront idéalement positionnés pour contribuer à la prochaine phase de croissance énergétique et infrastructurelle du pays et en tirer parti.
Si vous souhaitez discuter ces enjeux et ces questions, veuillez contacter les auteurs.
Cette publication se veut une discussion générale concernant certains développements juridiques ou de nature connexe et ne doit pas être interprétée comme étant un conseil juridique. Si vous avez besoin de conseils juridiques, c'est avec plaisir que nous discuterons les questions soulevées dans cette communication avec vous, dans le cadre de votre situation particulière.
Pour obtenir la permission de reproduire l’une de nos publications, veuillez communiquer avec Richard Coombs.
© Torys, 2026.
Tous droits réservés.
Catégories
Crédit privé
Capital-investissement et investisseurs chefs de file
Infrastructures, énergie et ressources
Projets
Construction
Approvisionnement
Développement de projet
Financement de projet
Partenariats public-privé
Défense
Secteur industriel et manufacturier
Infrastructures
Mines et métaux
Énergie nucléaire
Pétrole et gaz
Électricité et énergie renouvelable
Droit Autochtone
Gouvernement et sociétés d’État
Environnement
Durabilité
Changements climatiques
Fusions et acquisitions
Opérations et transactions
Commerce international