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Dans sa première Stratégie industrielle de défense (la « Stratégie »), le Canada fait du renforcement des capacités de défense dans l’Arctique une priorité. Le recul de la glace marine a ouvert de nouveaux passages dans la région arctique du Canada et, entre 1990 et 20151, le trafic maritime y a triplé. Face à cette nouvelle réalité, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a des raisons de croire que des adversaires cherchent activement à exploiter la région2. L’intensification des tensions géopolitiques pourrait accélérer la mise en place de capacités de défense dans l’Arctique pour protéger les projets d’importance nationale3. Parallèlement, la Stratégie présente la politique de défense du Canada comme une occasion pour le secteur. Ainsi, le gouvernement et l’industrie doivent travailler et investir de concert dans des capacités qui favorisent la souveraineté, la prospérité économique et la résilience des communautés nordiques et autochtones.
Comme nous l’avons expliqué dans notre bulletin d’introduction, le pilier V de la Stratégie met en relief l’importance du positionnement du Canada dans le cercle arctique, de l’affirmation de sa souveraineté et du renforcement de ses capacités de défense dans le Nord4. Elle met l’accent sur un partenariat avec l’industrie pour investir dans les infrastructures à double usage, maintenir et approfondir la collaboration avec les communautés autochtones et nordiques, et développer une main-d’œuvre résiliente dans le Nord.
La Stratégie vise à stimuler le développement des infrastructures dans l’Arctique, un domaine qui retient de plus en plus l’attention du gouvernement fédéral ces dernières années. Plus concrètement, le budget 2025 prévoit un investissement de 1 G$ sur quatre ans pour créer le Fonds d’infrastructure pour l’Arctique, qui soutiendra de grands projets de transport dans le Nord5. En juin 2025, les membres de l’OTAN se sont engagés à investir, d’ici 2035, 5 % de leur PIB par an dans les capacités militaires fondamentales (au minimum 3,5 %) et dans les dépenses liées à la défense (jusqu’à 1,5 %, soit environ 45 à 50 G$ par an à l’échelle nationale)6. Avant ces annonces plus récentes, le Cadre stratégique pour l’Arctique et le Nord de 2019 du ministère de la Défense nationale du Canada soulignait déjà l’importance des infrastructures à double usage pour renforcer à la fois la sécurité et la résilience des communautés7.
La Stratégie entend redynamiser ces efforts en donnant un nouveau souffle à la vision du Canada et en réaffirmant le rôle de l’industrie en tant que partenaire pour la concrétiser. C’est dans cette optique – et pour que les acteurs du secteur de la défense reconnaissent explicitement les signaux envoyés au marché par la Stratégie –, que nous présentons trois façons dont le Canada peut contribuer à atteindre de manière décisive ses objectifs en matière de défense et d’infrastructure dans l’Arctique.
La Stratégie préconise les infrastructures à double usage, c’est-à-dire les projets à la jonction des priorités de défense et des priorités nationales du Canada, qui servent des objectifs militaires stratégiques tout en générant des retombées pour des entreprises commerciales ou les communautés locales. Comme le soulignait l’Institut canadien pour la sécurité de l’Arctique, il s’agit d’« infrastructures dont dépend la population du Nord au quotidien et qui peuvent contribuer en même temps à la réalisation d’opérations militaires efficaces [notre traduction] »8.
Cette initiative a depuis été soutenue par le lancement officiel de l’appel de propositions du Fonds le 4 mars 20269. Dans le but de renforcer les infrastructures de transport stratégiques dans le Nord, le Canada sollicite désormais des propositions pour les infrastructures qui répondent aux objectifs du Fonds, notamment la consolidation de la préparation en matière de défense, l’amélioration des liaisons de transport favorisant le développement économique, le renforcement de la connectivité entre les communautés et l’amélioration de l’accès aux biens et services essentiels, ainsi que la promotion de la réconciliation avec les peuples autochtones. Les deux volets du Fonds mettent tous deux l’accent sur les infrastructures de transport à double usage dans le Nord canadien, le volet 1 soutenant explicitement « les projets à grande échelle, tant civils que militaires », y compris les infrastructures qui renforcent la préparation opérationnelle des Forces armées canadiennes10.
Il y a par exemple le Corridor économique et de sécurité de l’Arctique (CESA), une infrastructure à double usage qui s’étend des Territoires du Nord-Ouest au Nunavut et représente un projet potentiel pour le Bureau des grands projets (BGP). Le CESA comprend un port maritime fortifié en eau profonde à Grays Bay, des routes praticables en toute saison de Yellowknife au littoral du Nunavut, ainsi que des systèmes de télécommunication de soutien. Ensemble, ces investissements renforceraient la mobilité militaire et la souveraineté du Canada dans le Nord, tout en reliant les communautés nordiques et les gisements de minéraux critiques situés dans la province géologique des Esclaves aux réseaux de transport du Sud. Les aéroports, les ports, les systèmes de télécommunication et les systèmes d’intervention en cas d’urgence sont d’autres exemples d’infrastructures à double usage.
Cependant, de nombreux obstacles se dressent devant un projet comme le CESA. Tout d’abord, il nécessite un investissement substantiel. Le budget 2025 a fait une place de choix aux infrastructures à double usage en annonçant un investissement de 1 G$ afin de mettre sur pied le Fonds d’infrastructure pour l’Arctique, mais celui-ci pourrait s’avérer insuffisant pour répondre aux besoins de la région. Comme l’indique le Conseil canadien pour les partenariats public-privé, le projet de port et de route à Grays Bay devrait coûter à lui seul près de 1 G$ – auquel viennent s’ajouter les autres priorités dans l’Arctique11. Dans le budget de 2025, on précise que le programme général d’infrastructure du pays – qui ne se limite pas au Nord – nécessitera des investissements privés d’environ 500 milliards de dollars12. De même, les projets d’infrastructure à double usage comportent généralement différents éléments, présentent des profils de risque variés et s'appuient sur des sources de financement multiples provenant à la fois d’entités publiques et privées. Pour réaliser ces projets, il faudra recourir à des structures de financement mixtes en vue de mobiliser des capitaux publics et privés à grande échelle.
Il y aura aussi de nombreux obstacles réglementaires à franchir. Malgré son importance stratégique, la première pelletée de terre du projet Grays Bay ne devrait pas avoir lieu avant 203013. Le BGP peut participer à la coordination du financement et des voies réglementaires, celles-ci pouvant comprendre des mesures d’accélération en plus de celles prévues par la Loi visant à bâtir le Canada. Depuis de nombreuses années, c’est en vertu de la Loi sur l’évaluation d’impact et d’autres lois fédérales encadrant les approbations que le Cabinet a le pouvoir d’accorder des dispenses et d’autres formes d’allègement de processus pour les projets qui concernent la sécurité nationale14. Ces outils pourraient servir à accélérer la mise en place de certaines infrastructures nécessaires à la protection de la souveraineté canadienne dans l’Arctique.
Comme la Stratégie ne définit pas le terme « double usage », il peut y avoir une certaine confusion sur ce qui constitue un usage militaire ou non militaire aux fins du financement et de l’approvisionnement. Par exemple, certains investissements fédéraux visant à soutenir le personnel de la Défense ou à répondre aux besoins plus larges des communautés pourraient être qualifiés de double usage au sens large, mais pourraient ne pas être admissibles si l’éligibilité est interprétée de manière restrictive, car ils diffèrent d’infrastructures telles que les ports en eau profonde conçus pour appuyer des opérations militaires.
La réussite des efforts déployés dans le cadre de la Stratégie pour renforcer la sécurité et promouvoir la souveraineté du Canada dans l’Arctique est intimement liée aux communautés autochtones. Tout d’abord, les peuples autochtones, notamment les Inuits, sont les principaux habitants de nombreuses communautés de l’Extrême-Arctique, un territoire névralgique pour ce qui est de l’affirmation de la souveraineté. Ensuite, la Stratégie priorise des infrastructures de défense ainsi qu’une croissance industrielle durable et équilibrée sur le plan géographique15. En tant que gardiens traditionnels du territoire, les peuples autochtones possèdent des connaissances cruciales pour aider le Canada à faire des investissements militaires à la fois stratégiquement situés et résilients au climat16. Le soutien et la collaboration des communautés autochtones sont donc des conditions essentielles au succès du renforcement militaire rapide envisagé dans le cadre de la Stratégie. Cette contribution se matérialisera seulement si l’obligation légale de consulter et d’accommoder est respectée17, et que cette nouvelle attention portée à la région génère des retombées positives pour les Autochtones.
Ces retombées peuvent prendre différentes formes :
À Davos, le premier ministre Carney a dit que pour protéger la souveraineté du Canada dans l’Arctique, il faudra « des bottes sur le terrain, des bottes sur la glace [notre traduction] »24. Ces mots évoquaient le renforcement de la présence militaire du Canada dans l’Arctique, qui a pour corollaire la constitution et la formation d’une main-d’œuvre capable d’y mettre en place des infrastructures de défense. La Stratégie présente le programme de compétences en matière de défense du Canada, qui s’articule autour de quatre priorités : bâtir le bassin de talents de l’industrie de la défense; investir dans les besoins urgents du secteur de la défense sur le plan des compétences; accroître l’offre de main-d’œuvre qualifiée; et établir des partenariats pour fournir des compétences en matière de défense avec les provinces et les territoires, ainsi qu’avec les détenteurs de droits des Premières Nations, Inuits et Métis25. Les mesures proposées comprennent la modernisation des programmes fédéraux de perfectionnement des compétences, la création d’un nouveau service d’apprentissage pour garantir que la main-d’œuvre est prête à construire des infrastructures, l’amélioration de la mobilité de la main-d’œuvre grâce à une reconnaissance plus rapide des titres de compétences, et un investissement – prévu dans le budget 2025 – pour établir de nouvelles alliances sectorielles qui réunissent les employeurs, les syndicats et les groupes industriels26. Le budget 2025 comprend également des mesures plus générales pour soutenir la main-d’œuvre, telles que la restriction du recours à des clauses de non-concurrence dans les contrats de travail des entreprises sous réglementation fédérale, et un investissement de 97 M$ sur cinq ans pour accélérer la reconnaissance des titres de compétences des travailleurs formés à l’étranger, en particulier dans le secteur de la construction27.
La mise en œuvre des mesures proposées par la Stratégie en matière de main-d’œuvre – à l’instar de celles du budget 2025 – s’accompagnera de défis structurels importants. Dans un rapport publié en 202528, Deloitte estime que, pour répondre à l’augmentation du volume de projets de construction, le Canada aura besoin de 410 000 à 520 000 personnes d’ici 2030 dans ce secteur, qui compte actuellement 1,7 million d’emplois – une hausse d’environ 30 %. Ainsi, les projets d’infrastructure de défense dans l’Arctique devront se disputer une main-d’œuvre raréfiée avec d’autres projets nationaux prioritaires. Sans compter qu’il est difficile d’attirer des travailleurs dans le Nord en raison du manque de logement et de commodités, et d’un accès limité aux services29.
Si les régions nordiques disposent d’une main-d’œuvre jeune, en pleine croissance, les capacités de formation y sont limitées. Pour la période allant de 2024 à 2045, l’emploi devrait croître de 5 % dans le Nord de l’Ontario, de 10 % au Yukon et de 18 % au Nunavut, les secteurs déterminants de la croissance étant la défense et l’administration publique30. Il faudra réévaluer la situation régulièrement pour voir si les initiatives du Canada en matière de main-d’œuvre permettent effectivement de répondre aux besoins uniques et à forte intensité de main-d’œuvre liés aux infrastructures de défense dans l’Arctique.
La Stratégie envoie un signal clair : il faut affermir la souveraineté du Canada dans l’Arctique tout en faisant progresser ses objectifs plus larges en matière de défense et de développement industriel. Sa réussite dépendra de la capacité du gouvernement et de l’industrie à mobiliser des capitaux, à accélérer les processus d’approbation des infrastructures, à créer des relations significatives avec les communautés autochtones et nordiques, mais aussi à former les talents nécessaires à la réalisation de projets complexes dans le Nord.
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