Conférenciers
Brigitte Goulard
Marissa A. Daniels
Rob Khazzam
Pour en savoir plus sur les conditions des opérations qui façonnent l’écosystème des entreprises canadiennes en démarrage, lisez notre rapport sur le financement par capital de risque.
Brigitte Goulard : L’ouverture de Payments Canada à de nouveaux prestataires de services de paiement, dont Float, constitue une évolution majeure pour les acteurs du secteur. Qu’est-ce que cela signifie pour Float?
Rob Khazzam : Nous y travaillons depuis des années. Et les retombées sont importantes.
Deux thèmes ressortent particulièrement. Le premier, c’est l’accès. Nous deviendrons bientôt un intermédiaire pour des dizaines de milliers d’entreprises à l’échelle du pays. Être membre de Paiements Canada nous permettra d’accéder plus facilement aux infrastructures, outils et technologies de paiement, ultimement de mieux transférer les fonds pour nos clients.
Le deuxième thème est l’engagement et l’influence. Cela nous donne l’occasion de faire valoir des perspectives qui reflètent notre mission et les besoins de nos clients, notamment les petites entreprises, souvent peu représentées par le secteur, et de défendre activement leurs intérêts à cette table. Cette démarche peut contribuer à l’évolution de la réglementation, ainsi que des orientations technologiques du gouvernement fédéral et du secteur privé.
Brigitte Goulard : Pensez-vous que cela va intensifier la concurrence sur le marché?
Rob Khazzam : Je l’espère. Je pense que nous souhaitons tous davantage de concurrence. La concurrence est la clé de la réussite du Canada. Pour l’instant, nous passons à côté de cette opportunité. Nous voulons donc un terrain de jeu équitable, dans lequel les entreprises peuvent innover sans contraintes inutiles. Si plusieurs intervenants peuvent réellement se concurrencer, cela stimule l’innovation et soutient la prospérité économique du Canada.
Brigitte Goulard : Le secteur des services financiers évolue rapidement, avec une augmentation considérable du nombre d’offres et de prestataires de services. Selon vous, les cadres réglementaires applicables aux nouvelles entreprises risquent-ils de freiner cet élan, ou cette croissance est-elle appelée à se poursuivre?
Rob Khazzam : Je suis convaincu que cette croissance va se poursuivre. Deux éléments entrent en jeu. D’une part, il faut éliminer les obstacles réglementaires qui limitent artificiellement l’ampleur et le rythme de l’innovation parmi les intervenants du marché. D’autre part, le nombre d’intervenants sur le marché.
Sur ce dernier point, j’estime qu’il s’agit avant tout d’un enjeu culturel. Le Canada, y compris les entreprises qui évoluent dans ce secteur, doit hausser ses standards. Je le dis sans détour. À mon avis, les standards que se fixent les intervenants actuellement présents sur le marché sont beaucoup trop bas. Cela limite leur capacité à être pleinement compétitifs, tant au Canada qu’à l’échelle mondiale.
C’est là un enjeu culturel fondamental. Chacun doit se demander chaque jour si l’expérience qu’il offre est ancrée dans le présent siècle ou dans le précédent. « Est-ce que j’améliore réellement l’expérience client? Est-ce que je réponds aux besoins actuels des clients? »
Si nous voulons favoriser la prospérité économique, nous devons éliminer les obstacles qui empêchent les entreprises d’accéder aux capitaux, d’investir, ainsi que de transférer des fonds instantanément. Cela peut paraître anodin, mais c’est un facteur déterminant de la croissance du PIB. Par exemple, plus de 50 % des mouvements de fonds au Canada prennent entre trois et cinq jours ouvrables pour être traités. Sur un mois de 20 jours ouvrables, c’est tout simplement inacceptable.
Si nous voulons que notre argent génère davantage de valeur et que notre économie croisse, nous devons arrêter de nous nuire à nous‑mêmes. Les consommateurs font face au coût de la vie le plus élevé depuis des décennies. Pourtant, ils ont accès à des outils véritablement modernes qui leur permettent d’investir, de transférer de l’argent et de savoir où va chaque dollar, simplement et efficacement. Les entreprises canadiennes ne disposent pas de la même base. Les infrastructures n’ont tout simplement pas suivi le rythme de l’innovation. C’est précisément cet écart que nous sommes en train de combler.
Marissa Daniels : Le projet de loi sur le système bancaire il n’est pas clair si les fintechs devront devenir des entités participantes pour recevoir et partager des données. Le cadre législatif prévoit aussi l’interdiction de l’extraction automatisée de données. Selon vous, quelles seront les répercussions du système bancaire ouvert sur les entreprises de technologie financière et sur les consommateurs?
Rob Khazzam : Fondamentalement, le système bancaire ouvert repose sur un principe simple : si vous faites affaire avec une institution financière ou un fournisseur au Canada, vous devez pouvoir connecter facilement ses comptes à des tiers qui proposent des services comparables ou complémentaires. Ces tiers peuvent, de façon sécurisée, consulter de façon fiable et sécurisée vos soldes et certains renseignements de base sur votre situation financière, sur la base de votre consentement explicite. Tout cela se ferait de manière fluide, ce qui signifie qu’il n’y aurait ni formulaires PDF ni relevés papier.
Le plus important, c’est d’éliminer les obstacles. Cela permet au marché d’être plus compétitif et d’offrir de meilleurs services aux clients sans pour autant leur donner la possibilité de transférer leur argent sans autorisation. Par exemple, si j’ai un compte bancaire dans cinq institutions différentes et que je souhaite présenter une demande de prêt ou d’hypothèque auprès d’une autre institution, cela devrait se faire instantanément. L’authentification devrait être aussi simple que de remplir un formulaire et de se connecter. Les institutions qui accèdent à mes renseignements peuvent les consulter, mais elles ne peuvent ni les modifier ni transférer de l’argent sans mon autorisation. C’est précisément dans cet équilibre que réside l’opportunité majeure.
Marissa Daniels : Dans le bilan annuel de Float publié récemment, vous avez évoqué l’importance de mettre en place un cadre réglementaire solide. Comment évaluez-vous le soutien du gouvernement canadien à l’innovation financière? Des approches adoptées dans d’autres pays pourraient-elles être utiles à l’écosystème canadien?
Rob Khazzam : On parle beaucoup, mais on n’agit pas assez. Les cadres et les autorités de réglementation se chevauchent encore, et des zones grises subsistent quant aux dispositions réglementaires applicables à chacun.
Je pense que la mobilisation du secteur est une bonne chose. Toutefois, une seule personne doit prendre la décision définitive en fonction de ce qui aura de plus grands avantages économiques nets pour le Canada. Il s’agit de l’un des rares domaines où une décision doit être prise au niveau gouvernemental dans l’intérêt de l’ensemble du pays, et non d’un seul intervenant.
Marissa Daniels : En tant que cofondateur de Float et conseiller chez Framework Ventures, vous avez une expérience des deux côtés de la table des négociations. Quel regard portez-vous sur le contexte actuel de la mobilisation de capitaux au Canada?
Rob Khazzam : Je trouve la situation particulièrement difficile. John Ruffalo a récemment publié un billet de blogue sur l’accès aux capitaux au Canada, et je crois qu’il décrit très bien la dynamique qui caractérise le contexte actuel de la mobilisation de capitaux. Il y a à la fois des pressions de marché à l’œuvre et des facteurs propres au contexte canadien. Nous sommes dans cette situation où nous choisissons fièrement de bâtir au Canada, mais où près de neuf investisseurs mondiaux et demi sur dix n’y voient aucun intérêt. À certains égards, cela nous place dans une position défavorable, car la plupart des investisseurs internationaux veulent investir dans des marchés mondiaux ou américains. Le Canada passe donc au second plan. Si vous fondez une entreprise américaine à partir du Canada, vous gagnez au change. Si vous créez une entreprise axée sur le Canada, 95 % des investisseurs internationaux ne seront pas intéressés par votre projet.
Si l’on ajoute à cela l’intelligence artificielle et les évolutions actuelles, je pense que toutes les entreprises sont confrontées à un bouleversement majeur : le développement logiciel perd de son caractère durable et distinctif. Si vous êtes un fondateur, où que vous soyez dans le monde, et que vous cherchez à obtenir des capitaux, mais que vous n’êtes pas encore très avancé dans le domaine de l’intelligence artificielle, cela risque d’être extrêmement difficile. Si vous êtes au Canada, c’est sans doute encore plus difficile.
Le gouvernement n’a par ailleurs défini que très peu d’orientations politiques en matière d’investissement dans les entreprises en démarrage canadiennes. Il manque au marché une part considérable de capitaux qui, autrement, pourraient être orientés vers le Canada de manière plus proactive. Du point de vue des politiques publiques, nous pourrions nous montrer plus intentionnels à mettre de côté des capitaux dans le but explicite d’investir au Canada. Cela présente un intérêt pour l’ensemble du pays, comme on l’a vu à Dubaï et dans les pays nordiques. Si nous ne le faisons pas, les gens partiront parce qu’ils auront l’impression de ne pas pouvoir lever de capitaux ici, ce qui se produit déjà à une ampleur considérable. Soit les fondateurs créeront une entreprise financée par des investisseurs non canadiens, Float en est un excellent exemple, soit ils devront s’installer ailleurs.
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