T4 | Revue Trimestrielle de Torys•Automne 2026

Entretien avec Peter Routledge, surintendant du BSIF

Conférenciers

Le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) adapte sa propension à prendre des risques pour tenir compte de la réalité actuelle. Pour mieux comprendre ce que cela signifie pour le système financier canadien, Blair Keefe et Eli Monas, cochefs des groupes Droit bancaire, Assurance et Réglementation des services financiers de Torys, se sont entretenus avec le surintendant Peter Routledge au sujet des risques liés à l’IA, des tensions commerciales avec les États-Unis, de la nécessité pour le Canada de prendre davantage de risques et de ce à quoi pourrait ressembler le paysage financier en 2030.

 
Le BSIF a publié le 8 octobre sa mise à jour semestrielle du Regard annuel sur le risque. Quels sont les principaux développements depuis la publication de ce rapport en avril 2026?

Notre mise à jour semestrielle porte principalement sur les risques découlant de l’intelligence artificielle (IA).

Ces risques peuvent se manifester de multiples façons, mais nous nous concentrons sur deux aspects : les cyberrisques amplifiés par les modèles d’IA de pointe et les risques auxquels s’exposent les institutions lorsqu’elles utilisent l’IA à l’interne.

Cette année, nous avons constaté une croissance non linéaire extraordinaire des capacités de l’IA. Cette évolution a des répercussions aussi bien sur les cyberrisques, en tant que menace externe, que sur l’utilisation interne de l’IA et les risques qui y sont associés.

Le BSIF continue d’accorder une grande attention aux risques liés à l’immobilier commercial, aux risques associés aux interconnexions et aux institutions financières non bancaires ainsi qu’aux risques découlant des conditions générales de liquidité sur les marchés. Il s’agissait des trois principaux risques de notre dernier Regard annuel sur le risque (RAR), publié en avril. Nous pensons que l’IA figurera parmi les trois principaux risques dans notre prochain RAR. Et nous devrons nous adapter en conséquence.

Jusqu’à présent, notre approche reposait d’abord sur le principe de ne pas nuire. Il s’agit d’une nouvelle technologie. Les secteurs d’activité, y compris le secteur bancaire, ont l’habitude d’intégrer constamment de nouvelles technologies. Ils sauront comment s’y prendre avant nous. Nous ne voulons pas leur mettre des bâtons dans les roues.

Cette façon de penser se heurte maintenant à la réalité et nous commençons à nous demander : existe-t-il des mesures de sécurité de base que nous devrions commencer à promouvoir à l’échelle de l’industrie afin d’assurer un niveau de sécurité minimal pour la gestion des cyberrisques liés à l’IA et la gestion des risques associés à l’utilisation de l’IA à l’interne?

Nous devons pour le moins commencer à nous demander si des normes de sécurité minimales s’imposent. C’est ainsi que je conçois l’ensemble des consignes réglementaires du BSIF : établir un ensemble minimal et viable de normes de référence pour les contreparties de notre secteur, afin que le maillon faible ne puisse pas causer trop de tort à l’ensemble du système.

Le BSIF a-t-il modifié ses priorités compte tenu des tensions commerciales persistantes avec les États-Unis? Comment les droits de douane et les tensions commerciales en général modifient-ils le profil de risque des institutions financières canadiennes, et quels indicateurs surveillez-vous le plus attentivement?

Nous partons du principe que notre relation commerciale avec les États-Unis a changé fondamentalement et que nous ne reviendrons pas à la période de 1987 à 2021. C’est sur ce principe que nous fondons nos activités. À mes yeux, il s’agit simplement de la réalité.

Nous devons donc maintenant effectuer une transition. Il me semble que le conflit commercial signifie que cette transition sera plus abrupte et, espérons-le, plus courte. Ce serait la voie que nous privilégierions. Le Canada possède un système financier très résilient. Nous pouvons absorber un traitement de choc. Si nous arrivons à un point où l’économie s’adapte plus rapidement, ce sera, à long terme, avantageux pour l’économie, et pour le système financier.

Je pense en fait que nous devrions voir le conflit commercial comme une raison d’être optimistes à moyen terme, et que le Canada effectuera un virage plus rapide et plus marqué. Puis, si nous pouvons avancer au moins aussi rapidement que le gouvernement fédéral le prévoit, nous parviendrons à une structure commerciale et à une économie bien plus diversifiées. Même si les difficultés risquent d’être plus importantes à court terme, les avantages à long terme devraient également être plus importants.

À court terme, ce qui nous préoccupe le plus, ce sont les ménages canadiens. C’est là que nous observons la plus forte concentration d’endettement. Ce choc brutal touchera cette partie de notre système de la façon la plus directe et la plus aiguë. Nous suivons la situation de très près.

Je pense en fait que nous devrions voir le conflit commercial comme une raison d’être optimistes à moyen terme, et que le Canada effectuera un virage plus rapide et plus marqué.

Au moment où je vous parle, rien n’indique que les répercussions du conflit commercial aillent au-delà d’une détérioration normale de la qualité du crédit, qui sera absorbée par les bénéfices, de sorte que les fonds propres demeureront en grande partie intacts. Dans six mois, cette évaluation pourrait changer, mais aucune donnée empirique ne permet actuellement de conclure que nous nous trouvons dans une situation différente.

C’est aussi l’une des surprises des deux dernières années : la résilience dont l’économie canadienne a fait preuve. Nous savons donc ce qu’il faut surveiller, mais nous ne l’avons tout simplement pas encore vu se manifester dans l’actualité.

Le BSIF a déclaré avoir élaboré une « boîte à outils » de mesures qui pourraient être déployées si les conditions économiques se détérioraient en raison de perturbations commerciales ou d’autres chocs. Quels types de mesures le BSIF peut-il prendre, et quelles conditions en déclencheraient l’utilisation?

Nous utilisons déjà pratiquement cette boîte à outils. Nous avons commencé à la constituer au début de 2025 après avoir analysé le contexte économique général. Au cours de l’année écoulée, nous avons commencé à mettre en œuvre des mesures dans le secteur de l’assurance. Nous avons assoupli les exigences de fonds propres applicables aux infrastructures. Dans le secteur bancaire, nous avons assoupli les exigences de fonds propres applicables aux prêts commerciaux et industriels, plus précisément aux prêts aux petites et moyennes entreprises. Ces mesures visent manifestement à accumuler de petits gains en apportant à notre régime réglementaire des changements graduels et utiles qui répondent aux risques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Cette démarche a amorcé au BSIF un processus à long terme visant à permettre au système financier de s’adapter à long terme à une réalité très différente. Il comprend des mesures à court terme et d’autres que je qualifierais de mesures à plus long terme. La principale mesure à court terme a consisté à réduire à la fois le niveau et la fourchette de la réserve pour stabilité intérieure (RSI). Ce n’était pas la décision la plus facile à prendre. Mais, avec le recul, nous en sommes plutôt satisfaits.

Oui, nous avons renoncé à une certaine marge de manœuvre en abaissant le niveau et en ramenant la fourchette de 0 à 4 % à 0 à 3 %. Nous renoncions ainsi, pour une durée indéterminée, à la possibilité de porter notre réserve au-delà de 3 %. De notre point de vue, cela représentait un coût.

Alors, quel est l’avantage? Nous accroissons la capacité de prise de risque du système à un moment plutôt opportun. Le pays doit actuellement accroître sa capacité de prise de risque et prendre davantage de risques. Nous estimons que c’est là l’avantage, et qu’il est assez considérable.

Pour ce qui est du coût, toutes les banques se situent bien au-dessus du plafond de la fourchette de 4 % de la RSI. Le fait de ramener ce plafond à 3 % ne changera pas vraiment la résilience fondamentale du système. Après réflexion, nous avons constaté que la marge de manœuvre à laquelle nous accordions de la valeur n’en avait pas autant que nous le pensions, ce qui nous a permis de prendre cette décision.

Voilà un exemple de décision à court terme. Elle s’inscrit dans le processus global qui consiste à adapter notre régime réglementaire à ce qui nous attend et à tourner la page sur le passé. Cela signifie que nous cherchons constamment de nouvelles mesures et de nouvelles idées que nous pouvons mettre en œuvre pour répondre aux besoins du moment.

Le pays doit actuellement accroître sa capacité de prise de risque et prendre davantage de risques.

Nous espérons le faire de façon intelligente et judicieuse. Cela signifie que le BSIF doit accepter davantage de risques dans le système financier afin d’obtenir les avantages significatifs qui sont requis dans le contexte actuel. Ces avantages consistent à favoriser une croissance économique durable et à intensifier la concurrence dans le système bancaire.

Le BSIF a déterminé que l’IA représente à la fois une occasion et un risque pour les institutions financières fédérales. Comment trouvez-vous le juste équilibre à mesure que l’adoption de l’IA progresse si rapidement dans le secteur financier?

C’est ici que nous pouvons, en tant qu’organisme de réglementation, contribuer à relever la barre. Pour faire face aux principaux risques liés à l’IA, qu’il s’agisse de son utilisation pour la prise de risque ou comme moyen de défense contre les cyberrisques, nous voulons établir des mesures de protection communes et équivalentes dans l’ensemble du système.

C’est essentiel. Dès lors qu’il existe une perception selon laquelle ces mesures de protection semblent inégales, nous savons par expérience que les capitaux se dirigent vers les institutions perçues comme étant les plus sûres et se détournent de celles qui sont perçues comme étant les plus risquées. À mon avis, le BSIF peut être particulièrement utile à cet égard en renforçant quelque peu la rigueur réglementaire du système, si cela sert l’objectif général d’amener les institutions réglementées à respecter un niveau de sécurité de base. Ainsi, peu importe la banque ou l’assureur avec lequel vous faites affaire, vous savez que vous bénéficiez d’un niveau de protection uniforme.

C’est important, parce que les gens seront alors moins susceptibles de changer brusquement de fournisseur de services financiers, ce qui est source d’instabilité pour le système financier. C’est là que nous pouvons être le plus utiles pour gérer ce risque.

En avril, l’Institut C.D. Howe a publié son rapport intitulé Rethinking Prudential Rules to Strengthen Canada’s Economy Through Improved Business Lending (repenser les règles prudentielles pour renforcer l’économie canadienne grâce à l’amélioration du crédit aux entreprises). L’une des propositions consistait à modifier les règles de fonds propres applicables aux coopératives financières pour les rendre plus concurrentielles. Le BSIF a-t-il approfondi sa réflexion sur cette recommandation?

Comme je l’ai déjà déclaré publiquement, j’ai trouvé ce rapport très réfléchi. Nous examinons toutes les idées qu’il propose, y compris la question des fonds propres d’urgence en cas de non-viabilité (FPUNV) comme outil de fonds propres à l’échelle du système, en particulier pour les institutions à caractère mutualiste comme les coopératives financières. Donc oui, c’est une question à laquelle nous réfléchissons.

Nous fournirons une mise à jour sur notre projet de ligne directrice Normes de fonds propres pour 2028 dans notre prochaine publication trimestrielle. C’est là que figureraient les changements que nous apporterions à cet égard. La prochaine publication trimestrielle paraîtra le 19 novembre 2026.

Si nous avions cette discussion en 2030, quel serait, selon vous, le changement le plus important dans le système financier canadien?

C’est ma question préférée, et il est difficile d’y répondre.

L’éventail des trajectoires possibles est très large. Notre système présente actuellement une distribution à queue épaisse. Par « queue épaisse », j’entends qu’un grand nombre de scénarios comportent d’importants risques à la baisse, tandis qu’un grand nombre d’autres comportent d’importantes possibilités à la hausse.

D’ici 2030, je pense que la numérisation aura considérablement progressé.

Je pense que, dans trois ans, nous travaillerons fort au BSIF pour renforcer les compétences de nos équipes afin de comprendre comment les nouvelles technologies influent sur les risques traditionnels.

Je pense que l’annonce récente d’un cadre de dépôts jetonisés auquel participeront six institutions transformera fondamentalement la façon dont les dépôts servent de monnaie dans notre système financier. J’estime qu’il s’agit d’une innovation prometteuse, qui ajoutera de la valeur au système au fil du temps. Elle changera aussi notre façon d’envisager le risque.

Par exemple, dans le système actuel, les dépôts qui ne sont pas jetonisés figurent dans un seul grand livre, à la banque X ou à la banque Y. Lorsque nous passerons aux dépôts jetonisés, un dépôt figurera, par définition, dans un registre distribué. Dans ce cas, il s’agirait d’un registre centralisé qu’utiliseraient tous les participants. Ce dépôt constituera également une créance sur une banque, ce qui signifie qu’il figurera aussi dans le grand livre de cette banque.

La question est donc la suivante : comment surveiller les dépôts pour nous assurer que A égale B dans les deux registres? Ce sera extrêmement important. La confiance des déposants dans le fait que A égale B constitue la raison d’être du BSIF. Nous aurons besoin de personnes qui comprennent ce fonctionnement afin de pouvoir mettre en place les mesures de sécurité appropriées.

Une autre expression qui décrira ce qui se produira d’ici 2030 est la destruction créatrice. Nous voulons autant de créativité que possible, et une destruction aussi peu coûteuse que possible.

Il est clair qu’au cours des prochaines années, l’IA transformera radicalement la façon dont les institutions prennent des risques. Une grande banque ou une grande société d’assurance constitue un immense système d’intelligence humaine qui prend chaque jour des décisions liées au risque. On y trouve des comités de secteurs d’activité ou des comités de direction, des comités de gestion des risques, un chef de la gestion des risques et un conseil d’administration. Il s’agit d’un système d’intelligence conçu pour prendre des risques.

Nous entrons dans une période où nous allons intégrer au système une nouvelle forme puissante d’intelligence artificielle pour prendre des décisions. Nous espérons que les décisions seront prises plus rapidement et avec une plus grande exactitude. Certaines institutions accroîtront considérablement leur avantage concurrentiel. D’autres verront leur position concurrentielle se détériorer considérablement. Le système s’en trouvera donc transformé. En 2030, on jugera le BSIF en fonction de sa capacité de gérer cette transition, de favoriser l’essor des concurrents solides et de faciliter la sortie du marché des concurrents fragiles.

Je pense aussi – et c’est un espoir, pas encore un fait – qu’au tournant de la décennie, davantage de nouveaux acteurs feront leur entrée dans le secteur des services financiers. Les modèles d’affaires seront très, très différents dans les secteurs bancaire et de l’assurance. Les acteurs historiques feront face à une concurrence sans précédent de la part de ces nouveaux acteurs. Cette évolution peut se faire de façon sûre et profiter à l’ensemble du système financier.

Mais je pense effectivement qu’une autre expression décrira ce qui se produira d’ici 2030 : la destruction créatrice. Nous voulons autant de créativité que possible, et une destruction aussi peu coûteuse que possible. Je pense que c’est à cela que nous serons confrontés.


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